le vélo
- Aout 2006 -
Ce jour-là j'aurais mieux fait de rester chez moi. Avez-vous remarqué que c'est souvent ce que l'on dit après coup. Lorsqu'il est trop tard. Si vous commencez votre récit de cette façon, c'est probablement que vous n'allez pas relater des évènements qui feront éclater de rire. Ce n'est cependant pas par un effet de style que je débute ainsi mon texte, j'ai vraiment pensé ces mots : « j'aurais mieux fait de rester chez moi ».
Le ciel venait de s'éclaircir après une journée sombre et cette petite pluie désespérante avait fini par me donner une sorte de nausée désagréable. Peut-être allez-vous suspendre votre lecture l'espace d'une seconde en vous demandant ce que pourrait être une nausée agréable et en tout cas vous n'en avez personnellement pas le souvenir. Alors pourquoi écrire nausée désagréable. Tout simplement parce que là aussi c'est ce que j'ai pensé : « cette nausée est vraiment désagréable ». Aussi pour tenter de l'oublier ou de la faire passer, j’ai saisi mon appareil photo et sorti la voiture du garage. Le volet roulant qui continuait de se rouiller inexorablement m'obligea à des efforts et une vive douleur jaillit dans mes reins, ce qui eut pour effet de faire disparaître la nausée. Je sais, tout ceci n'est pas très passionnant ; mais mettez-vous à ma place, souvenez-vous de votre dernière nausée et combien vous avez eu hâte qu'elle cesse, quand bien même il faudrait supporter autre chose de tout aussi pénible comme une douleur aux reins.
La souffrance se calma en conduisant. J'ai laissé la bagnole se diriger jusqu'à la plage. C'est toutefois ce que j'ai soutenu par la suite, car il m'était impossible d'admettre que j’aurais pu la conduire délibérément au bord de l'eau. La voiture a stoppé sur la descente bitumée réservée aux bateaux. Vers le nord-ouest le ciel était plutôt dégagé. Ces imbéciles de touristes pouvaient même penser qu'il y aurait un beau coucher de soleil ; mais moi je savais bien que non. J'avais l'habitude. Ailleurs c'était gris légèrement bleuté. Au loin, sur la mer, il flottait dru. Cela me fit du bien. Pas les lourds nuages gris évidemment, mais le côté dégagé sur l'ouest. Avez-vous remarqué comme c'est du côté de la lumière que va toujours notre regard dans ces cas-là ? Peut-être avons-nous une forme d'optimisme génétique qui nous amène toujours à préférer la lumière aux ténèbres. C'est en tout cas ce que je pensais sur le moment. La suite me montra que je me trompais.
En regardant du côté dégagé, j'ai aperçu le vélo. Il reposait sur sa pédale contre le trottoir. À l'arrière le duvet de couchage enroulé et parfaitement fixé, et ce gros sac de voyage bien arrimé ; elle allait encore dormir n’importe où comme elle aimait le faire. Ainsi donc elle avait cru bon de revenir par ici après tous ces évènements, car c'était son vélo, je l'aurais reconnu entre tous. Celle vieillerie, genre pliable, que l'on pouvait fourguer dans un coffre, même dans le mien, et j'ai pourtant une petite charrette des années 80. J'ai même fait une photo : tenez je vous la montre, le vélo est sur la droite.

Si vous l'avez connue, et Dieu sait si elle s'était faite remarquer dans le village, vous reconnaîtrez comme moi que c'est bien son vélo. Je me suis demandé si ce n'était pas elle tout là-bas en bord de l'eau et c'est en tentant de la distinguer avec le zoom de mon appareil photographique que je me suis rendu compte qu'elle était installée là, sous mes yeux, à quelques mètres de la bagnole, dans la descente, entre deux plots d'interdictions de stationner. -Regardez, c’est elle au pied du poteau.- Je ne voyais que sa chevelure, mais je l'aurais reconnue entre toutes, cette blondasse. Mon cœur se mit à cogner durement et tous les souvenirs revinrent en un instant. Il n'y en avait pas que des bons.

Avant que tout ne dégénère, ma mère m'avait prévenu que j'aurais mieux fait de ne pas m'approcher de ce genre de filles, mais ce fut plus fort que moi, il a fallu que j'y aille, que je fasse mon intéressant comme disait mon père. "Ça vient de la ville, grommelait-il avec un ton méprisant, et tu te figures que ça va s'intéresser à toi !". Je le détestais. Pour qui me prenait-il ! Un bouseux d'ici ? S'il savait que je lisais Apollinaire, Rimbaud et d'autres, la nuit sous mes draps, il se serait foutu de ma gueule et aurait bazardé mes recueils de poésies dans la fosse à purin.
C'est elle qui m'embrassa en premier, moi je n'aurais jamais osé. Et puis elle y alla carrément, avec ses mains, avec sa bouche. On ne se connaissait que depuis trois jours. Elle venait toujours avec ce fameux vélo roder dans les champs qu'on a sur la hauteur et même que par temps clair on voit parfaitement le bleu de la mer derrière le jaune des blés. Je sais je ne m’exprime pas très poétiquement, je suis pas Rimbaud moi, et j'ai beau lire beaucoup de poèmes, je n’ai pas l’art des belles descriptions évocatrices. Mais de son corps je pourrais vous en parler, de ses gestes audacieux aussi, de cette manière qu'elle a eu de me regarder dans les yeux au moment où elle tira sur mon sexe d'un geste vif à l'ultime moment et que ça partit dans tous les sens. Vous savez qu'il y a des regards que l'on ne peut oublier de toute une vie ? Celui-là en fut un. Mon unique souvenir : je veux dire le plus fort, l’inoubliable ... Je ne sais pas si je vais savoir vous expliquer ce que j'ai vu dans ses yeux, cela ressemblait à la plus profonde détresse qui puisse exister. Il y avait même une forme de supplication, comme si elle attendait de moi je ne sais quoi qui l'aurait apaisée mais que j'étais totalement incapable d'apporter. Après elle se rajustait rapidement. Je sentais du froid l'envahir. Elle reprenait son vélo et me disant à plus tard peut-être. Cela dura la saison des moissons. Si j'ai souvent touché son sexe chaud, je ne l'ai cependant pas pénétrée. Elle s'arrangeait toujours pour que j'explose avant. Je lui avais pourtant montré que j'avais tout le nécessaire pour éviter les enfants et les maladies.
Il faut que j'avoue que je n'ai pas connu d'amour avant elle. Bien sûr comme tous les garçons je disposais d'un minimum d'apprentissage auprès de mes cousines et j'avais même volé quelques baisers à une saisonnière embauchée par mon père l'été précédent. Mais là, c'était bien autre chose. J'ignorais que la femme puisse être si fougueuse et presque violente, comme elle le fut dans ces moments là. Mais ces étreintes brûlures était-ce de l'amour? Ou simplement de l'hygiène purificatrice ? Ou encore un rite luciférien qu'elle m'infligeait avec l'ardeur des possédées ? Je ne savais finalement rien des femmes, et encore moins de la femme. Je ne connaissais que ma mère et la solitude des livres.
J'allais bientôt connaître un autre registre de sentiments. Ce jour-là j'avais terminé de moissonner le champ du vieux. On l'appelait ainsi car il venait de l'héritage du grand-père. C'était pourtant la seule parcelle qui n'avait pas été divisée et on aurait pu lui trouver un nom plus respectueux de l'ancêtre. Mais mon père n'aimait personne pas plus que je ne l'aimais lui. J'avais rentré le matériel dans la grange du bas et repris ma guimbarde poussive. D'habitude je m'arrêtais chez Victorine boire un coup. Dans son bistrot il y avait toujours l'un où l'autre d'entre nous. À la troisième tournée, déjà on commençait à dire du mal des absents. Mais ce jour-là je suis rentré directement. Je n'aurais pas dû. Par la fenêtre de la cuisine j'ai tout vu. Elle était debout contre la barre de l'ancienne cuisinière qui servait encore pour cuire des pâtés l'hiver. Il lui avait remonté la robe et caressait ses fesses, pressé contre elle. J'ai croisé son regard de femme. Il y avait cette même détresse suppliante. Mais lui ne m'a pas vu. Aussitôt je me suis enfui. J'ai repris la bagnole et j'ai roulé comme un fou pendant des kilomètres, je criais sans cesse, en tapant rageusement sur le volant : "c'est pas vrai ! Mais c'est pas vrai ! Pas elle, pas lui ! C'est pas vrai !" J'avais mal à l'intérieur, comme la déchirure d'un tracteur passant sur ma poitrine. C'était tout pareil. J'ai fini par rentrer comme si de rien n'était. Ce ne fut pas tellement difficile, ma rage débordante de fiel s'était transformée en froideur coupante. Je suis allé dans le hangar. J'ai bricolé son vieux tracteur à essence, celui qu’il gardait pour le carburant détaxé. Je savais exactement ce qu'il fallait faire. Je fus excessivement précis dans mes gestes et je n'ai laissé aucune trace. Le lendemain il fauchait la parcelle pentue. Je savais que c’était avec cette vieillerie.
Tout le monde crut à un accident ; même les gendarmes. Le brigadier se montra particulièrement chaleureux avec moi, disant qu'il l'avait prévenu plus d'une fois des risques qu'il prenait avec ce vieux tracteur, "mais tu le sais Jean, conclut-il, ton père n’écoutait personne..." À l'enterrement, je me suis forcé à verser quelques larmes.
Elle, on ne la revit plus. Mais dans les semaines suivantes les langues se délièrent. Roland m'interpella chez Victorine : "Et toi Jean, elle te l'a secoué aussi ton bâton de berger dans le calbar ?". Je lui ai foutu mon poing dans la gueule et je suis sorti. Ma mère est morte dans les semaines suivantes. Le médecin a dit qu'elle s'était laissée mourir, manière comme une autre d'éviter de parler de suicide. Elle avait sans doute tout deviné, et pour lui et pour moi. Et puis vous savez ce que c'est, la vie reprend, plus personne ne parle de ces choses-là, mais personne n'oublie vraiment. Je dis cela, c'est un peu par déduction, car je n'en sais rien. Au village on me faisait la gueule et il y a belle lurette que je n’allais plus chez Victorine alors je ne suis pas au courant de ce qui se raconte. Mais c'est sûr, c'est comme avant : après la troisième tournée c'est de moi désormais qu'on dit du mal.
Je vais vous faire un aveu, puisque maintenant nous nous connaissons mieux. Depuis cette époque-là je n'ai jamais plus bandé. Rien. J'ai même regardé des films cochons où il se passe des choses que je n'imaginais pas, mais cela ne m'a strictement rien fait. Je n'en ai jamais parlé à personne. Vous êtes le premier. Mais c'est lorsque je l'ai revue sur la plage que c'est revenu. C'était très puissant surtout lorsqu'elle s'est retournée que j'ai aperçu son visage dans le viseur de mon appareil photo. J'ai déclenché frénétiquement. Regardez ce n'est pas bien net, mais on la reconnaît quand même.

Tout m'était revenu ; je veux dire toutes les sensations, ce que j'avais ressenti dans ses bras, contre elle, ses caresses précises, cette sorte de douceur dans le geste qui se transformait en une impérieuse pression sur mon sexe dressé lorsque je glissais ma main entre ses cuisses. J'ai eu envie de la rejoindre, je voulais oublier tous les autres qu'elle avait touchés et même mon père. J'espérais que l'on recommence rien qu'elle et moi. Il fallait effacer la mauvaise partie du film. Rembobiner. Recommencer un autre scénario. C'était possible. Je le ressentais dans mon ventre.
Elle s'était relevée et avait rejoint son vélo, mais je me suis contenté de la photographier une fois encore depuis la voiture. J'avais le sexe tendu et l'œil rivé à l'objectif comme un horrible voyeur. Je mitraillais le déroulement de son départ avec une rage autant amoureuse que désespérée. Je la vis renouer ses cheveux avec les mêmes gestes qu'elle avait avant de m'abandonner au bord de mon champ.

Alors j'ai décidé de la suivre. Je me comportais comme un détective en planque, un sale type qui ira ensuite faire son rapport à un mari jaloux en lui foutant sous les yeux des photos compromettantes, avec un petit rictus sadique au coin des lèvres pour ce mec qui se découvre cocu. Et c'est bien cela qui s'était passé. Elle m'avait cocufié avec la moitié du village et pire, elle avait baisé avec mon père. Et voilà que cette petite garce me faisait bander à nouveau. A l'instant précis où j'ai pensé cela une rage soudaine m'a envahi et c'est là que j'ai décidé que je la violerai. Elle n'avait pas voulu se donner totalement. Je la prendrai de force.

La nuit commençait à tomber. Elle avait atteint la zone de campagne désertique. Elle pédalait lentement et je fixais son fessier. Elle devait s'exciter sur la selle. Je sais, je ne devrais pas dire de telles saletés, vous allez penser que je suis obsédé, graveleux, un type crasseux. Mais je vous ai dit que je dirai tout. Je l'ai dépassé dans un tournant et j'ai freiné brusquement. Elle fut déstabilisée et chuta sur le bas-côté, dans l'herbe. Je suis sorti prestement. Elle grommelait puis a commencé à m'invectiver, mais elle m'a reconnu et s'est tue. Cette fois j'ai vu la peur dans ses yeux. Elle a compris qu'elle était en danger. Je l'ai bousculée. Elle est retombée en arrière et je me suis affalé à califourchon sur ses hanches en lui entravant les bras. J'ai commencé à l'injurier. Je crois qu'il vaut mieux que je ne dise pas les mots que j'ai prononcés. Ce n'était pas joli joli. Je l'ai frappée au visage, mais je jure que ce n'était pas des coups très forts. J'avais la rage mais je me contenais quand même. Puis en la regardant étrangement silencieuse, inerte et avec ses yeux vides, j’ai retrouvé mon amour fou pour elle, celui du premier jour. J'avais été le plus imbécile d'entre tous. Les autres avaient profité de je ne sais quoi en elle qui la poussait à ce comportement de provocation sexuelle. Mais moi ce n'était pas comme ça, je n'avais pas profité d'une pauvre fille. J'avais vu ses yeux. J'avais vu cette détresse. Je ne la comprenais pas mais je savais que je pourrais lui ôter l'accablement du regard. Que je la comprendrai, la choirai. J'apaiserai ses tourments, réparerai les désastres de sa vie. Et voilà qu'elle était à ma merci et qu'au lieu de l'aimer, je la frappais.
Alors, par je ne sais trop quel sursaut intérieur je me suis relevé, et j'ai avancé la main pour qu'elle se remette debout. J'ai ramassé son vélo et je lui ai tendu. Puis je me suis précipité vers ma voiture et j'ai démarré en trombe.
Le lendemain dans la soirée les gendarmes sont venus m'interpeller. La fille avait été retrouvée morte dans le fossé. Violée et le visage déformé par des coups. On avait repéré ma voiture dans le coin et on voulait m'interroger. Vous savez comment sont ces gens qui mènent les enquêtes. Ils n'ont de cesse que de vous embrouiller. Plus vous proclamez que vous n'y êtes pour rien, pire c'est. Il est vrai que mes explications n'étaient pas claires et puis ils ont appelé leurs collègues, les scientifiques, ces gens qui retrouveraient un de vos poils du nez dans une botte de foin. Évidemment ils ont décelé sur son corps et sur ses vêtements un tombereau d'indices me concernant. Je fus rapidement le coupable idéal. Tout le monde me tomba dessus et confirma les histoires du passé, à commencer par les habitués de chez Victorine. Et la presse en fit des tonnes.
*
Il y a trois jours les Assises m'ont condamné à 15 ans de réclusion criminelle. Mon avocat veut que je fasse appel ; moi pas. Il s'est indigné devant la presse locale et a crié à l'erreur judiciaire. Il a raison sur ce coup-là. Je sais qui a tué la fille au vélo. C'est Roland. J'avais compris qu'il était fou amoureux d'elle. Il savait que je l'étais tout autant que lui, et je suis certain qu'il ne crut jamais au coup de l’accident pour mon père. Il s'était tu. Attendant l'heure de se venger. Je me suis souvenu que sa voiture était garée à proximité de la plage ce fameux soir. J’ai compris qu’il l’avait repérée depuis un moment déjà, plusieurs jours peut-être. C'est certainement lui qui passa sur la route lorsque j'étais en train de la tabasser. Il lui avait suffit de revenir. J'aurais pu dire cela à la Cour d'Assises. Le rebondissement aurait bien plu aux journalistes. Mais alors Roland soulèverait l'histoire de la mort de mon père et je risquais d'être accusé de deux assassinats. Ca faisait beaucoup.
Finalement je payerai ma dette. Je suis en prison pour un meurtre que je n'ai pas commis, mais ça compensera pour la mort de mon père dont je n'étais pas innocent.
*
J'aimerais bien pouvoir dormir tranquille à présent que je vous ai raconté tout ça Monsieur le Visiteur de prison. J'aimerais ne plus rêver d'elle chaque nuit et voir ce regard de détresse, d'autant que maintenant, ni elle ni personne ne pourront en connaitre la profonde et obscure raison.
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